Sous l'eau noire

Nouvelle de science-fiction

Présentation

Alors qu'ils se retrouvent face à une planète entièrement recouverte d'une substance noire, un capitaine et son équipage sont loin de se douter des découvertes qui les attendent.

Seront-ils capables d'en assumer les conséquences ?

De quoi parle-t-elle ?

Genre

Science-fiction

Longueur

4000 mots

Temps de lecture

15 minutes

Trigger warning

Aucun

Thèmes

Voyage spatial • Exploration • Civilisation extraterrestre

Sous l'eau noire

Voilà dix jours qu'on survole cette planète. Peu importe qu'elle soit ou non éclairée par son Soleil, elle reste noire. Il n'y a aucun continent à l'horizon, rien que ce fluide visqueux. Il ne laisse même pas passer les rayons de nos projecteurs. Je ne sais pas ce que c'est, mais cette étendue ténébreuse absorbe toute la lumière. Je me tourne vers mon officier responsable des relevés géologiques.

— Que disent tes capteurs ?

— Ils indiquent une concentration en oxygène atomique équivalent à la thermosphère terrestre. Mais la comparaison s'arrête là. C'est impossible de respirer à la surface de cette eau. Sinon, rien de plus, Capitaine. Je vois bien des montagnes et des vallées en dessous, mais les sommets sont à une centaine de kilomètres plus bas. S'il y a des traces de vie, on ne trouvera, au mieux, que des poissons.

— Aucune chance de rencontrer une civilisation alors.

— Aucune. Sauf si les Atlantes ne sont pas un mythe en fin de compte.

J'étouffe un ricanement. Ils nous ont tellement bassinés avec ça depuis qu'ils ont découvert dans l'océan Atlantique les preuves qu'un peuple avait visité la Terre. J'ai entendu cette histoire toute mon enfance et ils nous l'ont rabâchée continuellement pendant la formation. Comme si toutes les futures expéditions spatiales n'avaient pour unique but que de retrouver ces explorateurs.

— Juste de l'eau, conclut Steve derrière moi.

Je me retourne vers lui. Toujours aussi droit, toujours aussi froid, mon second fixe d'un œil taciturne la planète à travers la baie vitrée du cockpit. Je pourrais régulièrement lui reprocher sa morosité permanente, mais pour le reste, il est exemplaire. Honnête, pragmatique et fin stratège, il est le bras droit sur lequel je peux compter les yeux fermés.

— Pas que de l'eau, non. Je veux des échantillons de cette substance. Je veux comprendre pourquoi et comment elle absorbe la lumière. Je veux savoir si nous pouvons plonger dedans.

Sans un mot, Steve s'incline avant de se diriger vers son poste de commandement. Il enclenche les protocoles d'exploration, distribue les ordres, exige trois drones pour un départ immédiat et six autres prêts en attente, impose un délai de préparation puis s'affaisse contre son dossier et reprend la contemplation de la planète.

Une heure plus tard, les trois appareils sont lancés. Je scrute avec intérêt leur progression sur les moniteurs. Ils approchent la surface de cet océan noir et le suivent sur environ dix kilomètres.

— Vous repérez quelque chose ?

Sans se détourner de leurs écrans de contrôle, les trois officiers responsables me font un signe négatif de la tête.

— Descendez plus bas.

Lorsque l'une des sondes n'est plus qu'à quelques mètres, l'un d'eux s'exclame.

— L'eau a réagi ! La distance entre le drone et l'eau s'est réduite pendant un instant et une onde s'est propagée à la surface juste dessous ! Ce n'est pas lui qui a déclenché ça !

Je me dirige vers leurs cadrans. Il y a trop d'informations pour moi, mais je veux des explications.

— Que s'est-il passé ?

J'ai haussé le ton malgré moi. Une eau ne réagit pas. Ou alors, il y a quelque chose en dessous.

— Faites-la plonger.

L'officier me lance un regard inquiet puis s'exécute. Il tape une commande sur son poste et m'annonce progressivement l'altitude décroissante.

Je ne sais peut-être pas lire les chiffres sur son moniteur, mais je comprends très bien que s'ils n'affichent plus rien, c'est qu'il y a un problème.

— Où est la sonde ?

— Je ne sais pas, Capitaine. Les capteurs ne renvoient plus rien. La sonde est partie sur son élan. Elle va sombrer jusqu'à ne plus avoir d'énergie et… attendez, ça revient !

J'ai cru qu'il allait ajouter quelque chose, mais il se fige, la bouche grande ouverte. Ses collègues se tournent vers lui et ouvrent des yeux ronds.

— La caméra ! s'écrie-t-il brusquement.

Il s'agite sur son clavier et, l'instant d'après, une image apparait sur l'écran au-dessus de nous. Je recule pour mieux voir. Un premier constat me choque.

— Il n'y a pas d'eau, intervient Steve.

— Pas à cette altitude en tout cas, juge bon de préciser un des officiers, mais à la surface, la vraie, c'est surement possible.

Il y a en effet une planète sous la mer noire dont la surface nous apparait floue. Les tropiques sont balayés par des ouragans titanesques qui s'intercalent comme un damier et l'équateur forme une ceinture uniforme et mordorée. Je fais un signe vers l'officier géologue qui accourt, sa tablette entre les mains.

— Que disent vos capteurs maintenant ?

— C'est le chaos sur cette planète, Capitaine.

— Je vois ça.

— Elle est un peu plus grande que la Terre. Je retrouve bien les montagnes et vallées que j'avais décelées plus tôt, mais, entre les typhons et les tempêtes de sable, que pouvons-nous espérer trouver ici ?

— Essayez de repérer les zones les plus calmes. Au niveau des pôles, par exemple.

Il repart au galop. Steve me lance un regard dubitatif puis soupire. Il rejoint ensuite des officiers et commande un prélèvement de la couche d'eau. Les deux drones restés de notre côté de la surface descendent et tentent d'effectuer la manœuvre plusieurs fois.

— Capitaine, il y a un problème. Nous n'arrivons pas à récupérer d'échantillons.

— Scannez des traces d'énergie, ordonne Steve. Envoyez la première sonde vers le pôle Nord. Il est plus proche.

L'équipage s'affaire pendant que Steve me fait un signe avant de s'éloigner. Je lui emboite le pas.

— Cette planète n'est que désolation, conclut-il. Nous ne trouverons rien ici.

— De l'eau noire en lévitation, c'est déjà quelque chose, rétorqué-je. Laissons les drones nous dire ce qu'ils peuvent. Cette barrière me semble de plus en plus suspecte.

Il n'aura pas fallu bien longtemps pour que les agents accourent vers nous avec leurs résultats. L'eau n'est pas de l'eau, mais des milliers de milliards de nanotechnologies formant un véritable écran entre nous et la planète. Nous continuons d'analyser les informations envoyées par les drones, persuadés que nous allons bientôt rencontrer une civilisation alienne.

Le lendemain, la première sonde revient avec des nouvelles qui nous laissent perplexes. Elle a bien trouvé les traces d'une civilisation, mais il n'en reste que des ruines.

— Nous avons donc une barrière qui n'arrête que la lumière autour d'une planète peuplée de tempêtes. À quoi rime tout ceci ?

La lassitude me tend les bras. L'excitation a cédé la place à la frustration et l'incompréhension. J'impose de renvoyer plus de drones pour vérifier ce qui se cache sous les cyclones. Quand ils nous rapportent les mêmes conclusions : il y a des vestiges, mais pas de signes de vie, je décide de tenter une nouvelle approche. Avec la présence de cette barrière nanotechnologique, j'ai du mal à croire qu'il n'y ait plus personne sur cette planète. J'ordonne le redémarrage des moteurs du vaisseau.

— Allons la voir de plus près. Préparez-vous à traverser cette eau !

L'équipage s'affaire et, tranquillement, le vaisseau amorce sa lente descente. Je commence à m'impatienter quand, soudain, une sirène se déclenche dans le cockpit.

— Capitaine ! Quelque chose se dirige vers nous ! hurle un officier aux radars.

Je serre les poings et réclame plus de détails. Du coin de l'œil, j'aperçois Steve retourner près des responsables des sondes. Il échange quelques mots avec eux avant de se tourner vers moi.

— C'est l'eau ! me crie-t-il. La technologie réagit à notre présence.

— Entamez immédiatement les manœuvres pour remonter ! hurlé-je.

Aussitôt, tous s'activent et, après de longues minutes à transpirer, la sirène s'éteint enfin et le calme revient.

— Continuez les inspections par drones. Envoyez-en cinq nouveaux sous la surface. Cherchez de la vie ou toute autre trace de civilisation. À la moindre information trouvée, prévenez-moi au plus vite ! Steve, avec moi.

Mon officier supérieur me suit sans un mot. Une fois dans mes quartiers, je lui désigne mon salon et lui propose une boisson.

— Sur quoi sommes-nous tombés ? soupiré-je en m'installant à mon tour dans un fauteuil.

— Une planète en ruine avec un bouclier ultra sophistiqué. C'est peu commun, ironise-t-il.

— Est-ce qu'ils ont réussi à récupérer des nanos ?

— Oui, mais dès qu'on les sort de la masse, elles se désactivent. Pour l'instant, ils ne parviennent pas à les redémarrer.

Steve essaie de dissimuler une grimace. Il me cache quelque chose, je le connais trop bien.

— Pourquoi les drones ont-ils pu passer et pas notre vaisseau ?

— Parce qu'ils sont petits, parce qu'ils ne contiennent pas d'organisme, suppose Steve en haussant les épaules.

— Parce qu'ils n'ont pas d'armes.

L'idée m'intrigue. Elle parait logique.

— Si cette eau est en fait une barrière, alors elle protège. Peut-être qu'une navette désarmée pourrait la traverser avec un équipage réduit.

— Et pourquoi ferions-nous ça ? Jusqu'à présent, les sondes n'ont trouvé que des ruines et une nature déchainée. Qui voudrait aller voir sur place ?

Steve me jette un regard éloquent, celui qui aspire à me faire changer d'avis, mais réalise avoir déjà perdu.

— Capitaine. Sérieusement ! Qu'escomptez-vous découvrir ?

— Et s'il restait un peu plus que des vestiges ? S'il restait des technologies ou bien des tribus de créatures qui auraient survécu et appris à vivre dans ces conditions ? Nous savons de quoi est capable un humain, pourquoi sous-estimer une race extraterrestre ?

— Vous espérez trouver les Atlantes, en fait ? Ce peuple qui a visité la Terre il y a si longtemps, à bord d'un vaisseau tellement plus avancé que le nôtre avant de s'envoler ? On ne va pas gaspiller un temps précieux à chasser des chimères.

— Qu'est-ce que les ingénieurs ont appris des nanos ?

— C'est la même technologie que sur les modules repêchés dans l'Atlantique, avoue-t-il en grinçant des dents. Tout ceci n'a aucun sens.

— Donc, nous avons bien retrouvé les Atlantes. Ne me dissimulez pas ce genre d'information ! C'est la découverte du siècle, Steve ! Pourquoi êtes-vous aussi bougon ?

— Parce qu'ils ont de toute évidence disparu ! Pourquoi vouloir suivre leurs traces s'ils ont mal fini ?

— Pour éviter d'emprunter la même voie ?

Des fois, sa morosité m'exaspère vraiment ! Ne peut-il pas se réjouir pour une fois ?

— Faites préparer la navette H3. Je prendrai part à l'expédition. Prévois Ralph et Siri au cas où on aurait besoin de traducteurs. Mets Sam et Gog aux commandements pendant notre absence.

La navette quitte le vaisseau quelques heures plus tard, avec à son bord : cinq officiers, les deux interprètes, Minst, un biologiste alourdi d'une valise avec, dit-il, une panoplie de tests en kit, Steve et moi-même. L'équipage s'installe dans des sièges et fixe leurs sangles pendant que je prends les commandes avec Steve. Nous progressons lentement vers la barrière. Au moindre signe de défense de celle-ci, nous rebrousserons chemin immédiatement.

Comme avec les sondes, l'eau se tend vers nous quand nous ne sommes plus qu'à quelques mètres, mais elle n'endommage pas l'appareil et nous continuons d'avancer. Le passage au milieu des nanotechnologies présente un aspect angoissant et féérique. La lumière ne nous atteint plus et nous ne disposons que d'un éclairage sommaire dans l'habitacle. Contre la vitre, les nanos crépitent et scintillent. Un noir intense constellé de particules dorées. Personne ne dit mot. Les respirations sont contenues et un soupir de soulagement accueille notre arrivée de l'autre côté.

C'est très étrange, vu d'ici, la barrière n'est plus visible. On distingue les deux soleils et même notre vaisseau au-dessus. Cela faisait longtemps que je n'avais pas pris part à ce genre d'expédition en petit groupe. Je souris en repensant à mes années d'officier. J'étais déjà un peu tête brulée à l'époque, et encore aujourd'hui, partir à l'aventure est toujours aussi exaltant.

Notre destination est une agglomération localisée par la sonde, plus imposante que les autres. Le voyage nous prend plusieurs heures. Nous passons au-dessus des ouragans, jusqu'à en atteindre l'œil. Dès lors, il suffit de plonger en piqué dans le cœur où les vents sont absents. Je laisse conduire Steve, il fait ça très bien. En bas, c'est une autre paire de manches. Je vérifie que tout mon équipage est bien attaché, car, maintenant, il faut braver la tempête.

Nous arrivons dans ce qui ressemble à une immense cité. Les immeubles sont tous gris, effondrés les uns sur les autres. C'est difficile d'estimer la hauteur qu'ils avaient à d'origine. Nous zigzaguons parmi les décombres tout en évitant les blocs qui tournent en lévitation, piégés par la force des bourrasques.

Nous sommes secoués mais indemnes. Steve parvient à gagner des structures moins détruites et réussit à se poser dans une grotte formée par les éboulements. Munis de nos combinaisons et de bouteilles d'oxygène, nous quittons la protection de la navette, déterminés à dénicher des indices.

Excités par l'expédition, nous passons plusieurs heures à fouiller les gravats, à collecter des bouts de trucs et à prendre des clichés de machins. Minst a crié de joie en trouvant des ossements dans un coffre avant d'ouvrir sa lourde mallette et de commencer aussitôt ses tests. Ralph a accompagné Steve en quête de traces d'intelligence et Siri est restée avec moi. Les officiers se sont dispersés et patrouillent autour de nous.

On se sent vraiment seuls au monde. Tout est gris et terne, usé par le temps. Les murs s'effritent sous nos doigts, les meubles partent en poussière dès qu'on les touche. J'ai l'habitude d'explorer des lieux sans vie, mais celui-ci me frappe. Ici, la mort elle-même semble à bout de force.

Siri me fait un signe. Elle veut changer d'édifice. J'entraine deux soldats avec nous et nous cherchons un passage le plus préservé possible. Dehors, l'ouragan souffle en furie et ne s'arrêtera pas. Nous n'avons pas d'autre choix que de composer avec les éléments.

Après une traversée laborieuse, nous trouvons enfin refuge dans un bâtiment plus étroit. Étroit parce qu'une majeure partie s'est effondrée sur elle-même. Nous longeons les décombres avec précaution. Les murs sont tous éventrés et les vents menacent de nous atteindre ou de nous projeter des débris. Je distingue ce qui s'apparente à un corridor au loin et j'y conduis ma troupe. Une fois à l'abri, je me tourne vers Siri qui a l'air de souffrir des conditions.

— Ça va aller ?

Elle me fait oui de la tête, mais accepte le bras que je lui propose pour la soutenir.

— Avançons encore un peu. On fera demi-tour si on ne trouve rien.

Le couloir débouche sur une vaste pièce, dont une grande portion du toit manque. Des fragments méconnaissables jonchent le sol. Nous faisons le tour rapidement. Comme dans les espaces précédents, il n'y a plus rien à récupérer ici. Le temps a tout effacé.

Je m'apprête à ordonner notre retraite quand je constate que Siri s'est figée face à une ouverture dans le mur, sa longue-vue dans les mains. Je m'approche d'elle.

— Quelque chose vous intrigue ?

— Oui. Regardez là-bas, à moins de trois kilomètres. Quelque chose brille.

Elle me tend l'instrument. J'aperçois bien une structure au loin qui scintille malgré la tempête. Le capteur a du mal à se stabiliser à cause des rafales, mais il oscille entre deux et trois kilomètres. Rien d'insurmontable. Je lui restitue la longue-vue et j'enclenche mon communicateur.

— Steve ?

— Oui, Capitaine ? Rien à signaler de notre côté.

— On a repéré un bâtiment qui brille ici. Rejoignez-nous, je veux qu'on s'y rende ensemble, maintenant, tant que les bouteilles d'air sont encore bien pleines.

J'actionne l'écran fixé sur mon bras. Le radar positionne Steve et les autres dans la zone de départ, près de la navette. Ils vont nous rattraper rapidement. En les attendant, les officiers m'aident à définir un chemin sécurisé pour progresser.

L'édifice qui nous abrite se prolonge en une galerie écroulée à 80 %, mais les éboulements peuvent aussi servir de rempart face aux vents. Un début de piste se dessine quand Steve arrive. Il regarde d'un air dubitatif notre ébauche de plan avant de considérer, d'un air dépité, le corridor menaçant. Puis, sans un commentaire, il prépare la troupe, vérifie les masques et déverrouille les boucliers-écrans sur les équipements.

Nous avançons lentement. Trois kilomètres, c'est d'ordinaire vite fait, mais la nature ici ne nous laisse aucun répit. Des blocs passent devant nous et sont réduits en morceaux plus petits à chaque impact. Quand nous atteignons enfin l'architecture scintillante, nous sommes épuisés. J'essaie de réconforter mon équipe en évitant de préciser qu'il faudra refaire le parcours pour retourner à la navette.

Au final, je n'ai pas vraiment besoin de les distraire de leurs douleurs. Devant nous, le spectacle se révèle hypnotisant. La structure est un immense mur d'un noir profond sur lequel des symboles étincellent en doré. Je réalise immédiatement le lien avec les nanos de la couche d'eau. Ralph et Siri ont oublié leur épuisement. Ils s'élancent vers la stèle et commencent à prendre des clichés. Ils échangent entre eux avec une excitation folle. Je commande à mes hommes de patrouiller le temps qu'ils terminent leur travail. Si les habitants de cette planète ont laissé un message derrière eux, nous allons comprendre ce qu'il s'est passé ici.

L'horloge tourne et les deux soleils glissent inéluctablement vers l'horizon.

— On repart, ordonné-je.

Ralph et Siri pivotent d'un même mouvement vers moi comme s'ils allaient protester avant de se rendre compte que la lumière naturelle a fortement diminué. Ils font encore quelques photos puis rangent le tout à la hâte.

La route du retour est plus compliquée, car la visibilité est réduite. Les plus gros débris fusent près de nous sans que nous les ayons vus arriver. En chemin, Siri reçoit un bloc en pleine poitrine qui lui arrache le tube reliant son masque à sa bouteille. Steve se précipite pour la secourir. À partir de là, ils avancent en échangeant régulièrement le branchement de l'oxygène. J'effectue un signe pour que le reste des officiers les couvrent, je ne veux laisser personne derrière.

Nous atteignons tant bien que mal la navette, soulagés de nous retrouver enfin dans un espace protégé. J'inspecte mes hommes. Ils sont tous épuisés et Siri a du mal à respirer. Le choc lui a probablement cassé des côtes. Je la fais allonger et sangler sur une banquette le temps de retourner au vaisseau.

Nous décollons aussitôt après. Les projecteurs de la navette peignent la tempête de faisceaux blancs qui ternissent d'autant plus la désolation des lieux.

Le lendemain, Minst déboule comme un fou furieux dans mon bureau. Ce n'est pas souvent qu'on découvre quelque chose d'intéressant, alors je vais supposer que le protocole peut attendre. Je l'invite à s'installer face à moi.

— Les ADN, mon capitaine !! Ils correspondent en partie ! J'ai recommencé les tests plus de cent fois et il n'y a plus de doute possible !

Un rire nerveux le saisit. Il tremble en me tendant sa tablette. Sur l'écran, des schémas se mélangent à des chiffres. Je vois une courbe en croiser une autre et un « 20 % » écrit en gros et en vert.

— 20 % de quoi ?

— D'ADN commun ! Entre les os trouvés sur place et nous ! Nous sommes liés ! Le peuple qui vivait ici est celui qui est venu sur Terre autrefois ! Aujourd'hui encore, nous avons 20 % de génome en commun. Ils doivent faire partie de nos ancêtres. Vous réalisez, Capitaine ! Ils ont probablement marqué notre évolution il y a des millénaires !

— Ils ne seraient donc pas juste passés alors ?

Je ne sais trop comment encaisser cette information. Pourquoi une civilisation avancée au point de pouvoir voyager de planète en planète aurait-elle choisi de faire escale sur la nôtre et d'influencer les peuples primitifs présents ?

— De quand sont datés les modules retrouvés dans l'Atlantique ?

— Entre -30 000 et -10 000 ans d'après les fossiles collés sur eux. Lorsqu'Homo Sapiens est apparu. C'est ça, capitaine ! C'est eux qui ont créé Homo Sapiens !

— Calmez-vous Minst ! Ce n'est qu'une hypothèse pour le moment.

Minst adopte la moue de quelqu'un qui vient de recevoir une douche froide. Il s'affaisse littéralement dans son fauteuil. Passé l'excitation, je remarque enfin les signes de fatigue qui défigurent ses traits.

— Minst ? Vous n'avez pas dormi depuis que nous sommes rentrés, n'est-ce pas ? Allez-vous reposer. Vous avez fait du bon boulot. Ralph et Siri travaillent encore sur la stèle, je vous ferai appeler dès qu'ils auront terminé. En attendant, soufflez et reposez-vous.

Minst parait soulagé de savoir qu'il sera prévenu. Il se relève et manque de trébucher. Quand il fait mine de reprendre sa tablette, je m'en empare et la range dans un tiroir.

— Je vais garder ça pour le moment. N'en parlez à personne. Je veux d'abord que l'on comprenne un peu mieux chez qui nous sommes.

Dès que Minst quitte mon bureau, je me lève et rejoins l'unique vitre de ma cabine. La planète fait presque office de trou noir vu d'ici. Les étoiles autour d'elle scintillent quand sa couche de nanos s'obstine à tout absorber.

Ils seraient nos ancêtres ? L'idée parait grotesque. Pourquoi interférer dans l'évolution d'un autre peuple avant de disparaitre ? Dans quel but ? Avec leur niveau de technologie, ils auraient pu tout aussi bien en prendre le contrôle. Ma raison frôle la folie à tenter d'imaginer pourquoi le futur souhaiterait influencer le passé.

Nous sommes restés en orbite une semaine de plus en attendant les résultats des interprètes. L'équipage du vaisseau continue ses routines, mais une certaine frustration commence à se faire entendre. Aucune autre navette n'a décollé. Aucune mission n'a été lancée. Alors pourquoi sommes-nous toujours ici ?

Quand Siri et Ralph réclament un entretien d'un air grave, je crains le pire. Je convoque toutes les personnes présentes lors de l'expédition et les réunis dans mon bureau. J'invite les interprètes à démarrer.

— Je vais parler pour nous deux, amorce Ralph en jetant un regard inquiet vers sa collègue qui porte encore un corset de soin. Les symboles sur la stèle évoquent une variante du sumérien. Alors, oui, c'est plus complexe, plus subtil, plus élégant, dira-t-on, mais ça y ressemble beaucoup quand même. On a travaillé d'arrache-pied avec Siri et je pense qu'on a un début de traduction.

Le visage de Ralph s'assombrit, comme s'il doutait qu'avouer soit une bonne idée. Je l'incite à poursuivre d'un signe de la main.

— Cette planète a été surpeuplée pendant longtemps. L'exploitation des ressources a conduit à un dérèglement des climats et ils ont perdu le contrôle.

— C'est l'histoire de la Terre que tu nous résumes là, intervient Steve en ricanement.

— Je sais, bégaie Ralph. Dans la suite, ils expliquent qu'ils ont trouvé une autre planète disposant d'une atmosphère semblable et de ressources nécessaires pour recommencer leurs vies.

— « Recommencer », répété-je en me redressant dans mon fauteuil. Comment ça « recommencer ».

— Ils ont fui, Capitaine. Ils ont embarqué dans les derniers vaisseaux pour un ultime voyage et sont partis pour cette planète. La Terre, probablement. Enfin, je suppose.

— J'ai retrouvé leur ADN dans le nôtre, souffle Minst, les yeux ronds devant les révélations.

— Ce sont donc nos ancêtres. Les Atlantes sont un peuple qui a choisi de disparaitre dans un autre, conclut Steve, le regard amusé.

— Que fait-on, Capitaine ? gémit Ralph. Comment va-t-on annoncer ça aux autres ? Malgré leurs technologies, ils ont choisi l'oublie.

Je me lève et marche jusqu'au buffet où je récupère des verres et une carafe de whisky. Je sers tout le monde avant de reprendre ma place et d'avaler le liquide brun d'une traite.

— Rien. Combien d'enfants rêvent de trouver les Atlantes ? Combien d'ingénieurs travaillent à construire de nouveaux moteurs spatiaux pour voyager jusqu'à eux ? Combien d'interprètes, de biologistes, de soldats, de géologues, de cuisiniers, de médecins, d'ouvriers et d'enseignants œuvrent pour qu'un jour nous puissions rencontrer les Atlantes ? Que se passera-t-il si vous leur dites que les Atlantes, c'est nous et que, des Atlantes d'origine, il n'en reste que de la poussière ? Et qu'à la vue des circonstances actuelles, nous allons probablement vers la même fin qu'eux !

Le silence qui suit est lourd de sous-entendus. Personne ne veut répondre.

— Nous avons récupéré des nanos de la couche d'eau. Restons-en là et repartons. Pour ce qui est des révélations, je ne pourrai empêcher aucun d'entre vous de parler, mais réfléchissez bien aux conséquences avant d'émettre le moindre son.

Autour de la table, les verres se vident. Steve parait le moins morose. La déception va être lourde à porter.